TRAVAIL ET ECHANGE

OVONO BEH Mauclair, Professeur de Philosophie à l’Immaculée Conception deLibreville GABON

 

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LE TRAVAIL ET LES ECHANGES

 

Introduction

Le travail est entendu comme, toute activité physique et intellectuelle par laquelle l’homme produit et entretient un bien ou un service .Le terme travail vient précisément du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture au moyen duquel on attachait du bétail. Le travail s’assimile donc originellement à la pénibilité, à la souffrance, à la dispendiosité de notre énergie physique et mentale. L’échange quant traduit l’acte par lequel l’homme donne, en s’attendant à recevoir quelque chose en retour ; il se fonde sur le rapport d’intérêt et sur l’égoïsme. Cependant, le rapport travail échange peut aussi se définir comme activité productrice des richesses, et comme acte d’humanisation de la nature, et, d’émancipation de soi. Notre problème ici serait donc de voir si le travail ne se réduit qu’à la souffrance, et  si celle-ci n’est pas un tremplin qui permet d’affronter le réel, de le dominer, de se dominer, et de donner un contenu concret à notre infinie liberté, à notre humanité ; c’est aussi examiner si l’absence de moralisation du rapport travail échange par le phénomène de robotisation de l’homme peut être l’expression plénière de son aliénation. De ce fait, le travail qui nous libère de la souffrance originelle et de la dictature de l’instinct, peut-il également nous aliéner et nous rendre misérable ? Si le travail nous aliène tant, doit-on choisir le loisir ?

 Le travail : une malédiction originelle

L’étymologie même du mot travail renvoie déjà à la torture, à la souffrance. Dans la tradition judéo-chrétienne, le travail est la conséquence logique de notre péché originel. C’est une punition que Dieu nous infligea pour lui avoir désobéit. Dans le Jardin d’EDEN en effet, l’homme avait tout à sa disposition (les fruits) ; tout comme l’animal, il n’avait pas besoin des outils techniques pour se procurer la nourriture. Car, rien qu’avec ses membres (les membres de notre corps), il pouvait se servir ad libitum (à volonté). La seule interdiction qui lui avait été formulée était de ne pas manger les fruits de l’arbre situé au centre du Jardin. Malheureusement l’homme désobéit en mangeant le fruit de cet arbre ; c’est donc là la suite de cette désobéissance que Dieu le maudit en ces termes : «  Parce que tu as écouté la voix de ta femme (…) maudit est le sol à cause de toi (…). C’est dans la douleur que tu en mangeras les produits tous les jours de ta vie.  Il  fera pousser pour toi épines et chardons (…). A la sueur de ton visage tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retourne au sol d’où tu fus tiré » (LES SAINTES ECRITURES : traduction du monde nouveau, Genèse 3 : 17-19 éd. Les Témoins de Jéhovah de France, 1995, p.10) Cela signifie que, désormais la souffrance (le travail) précède la jouissance. Dans ce cas, le travail serait-il le propre de l’homme.

Le travail : une spécificité humaine

Le travail peut être compris comme la mise en exercice de nos facultés physiques et mentales visant soit à satisfaire nos besoins, à produire un bien ou un service, soit à tonifier notre corps. Delà, on comprend que la définition même du travail doit remplir deux exigences : une exigence physique et mentale. La première renvoie à l’énergie qu’il nous faut pour produire un bien, ou de satisfaire un besoin. La deuxième quant à elle  exprime la mobilisation de notre intelligence dans l’accomplissement effectif d’une tâche. Ceci dit, est-il légitime de parler du travail animal ? Je trouve que l’expression ‘’travail animal est impropre’’ ; car, le mouvement ou l’activité de l’animal est intimement lié à l’instinct. Ces mouvements sont déjà propres à sa nature, à ce que cette nature a fait de lui. Autrement dit, les tâches accomplies par l’animal et les moyens qu’il utilise sont déjà programmés par la nature elle-même. Par contre, le travail chez l’homme ne se réduit pas à l’activité physique, à l’instinct. Le travail humain implique la mobilisation du corps et de l’intelligence, ceci, par l’usage ou la fabrication des outils[1]. Pour accomplir une tâche, l’homme utilise les outils comme intermédiaires. L’activité humaine est toujours liée à la manipulation des outils techniques nécessaires à la production ou à la satisfaction de ses besoins. C’est dire que l’intelligence, la réflexion précède la production. Karl Marx (Le Capital, éditions sociales, 1950), le résume en ces termes : « Ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ».

Hormis la mobilisation intellective et physique, et la manipulation des outils auxiliaires pour l’accomplissement d’une tâche, le travail humain garde encore une spécificité qui l’éloigne radicalement de l’activité animale : la perfectibilité. En effet, la perfectibilité est une faculté permettant à l’homme de s’améliorer, de progresser, ou changer son type d’être selon les contextes spatio-temporels. De ce fait, le travail humain est perfectible parce qu’il évolue au fil du temps et suivant les espaces géographiques, culturels, et politiques. Cette perfectibilité est même liée à notre nature, c’est-à-dire à l’essence de l’homme. L’homme est par essence un être toujours appelé à sortir de lui-même, afin d’acquérir ce qu’il n’est pas encore. Une idée que partage Rousseau ; car, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Ière partie, Paris, Maxi-poche, 1996, p.32, l’auteur affirme que « l’homme est un être à la fois physique et métaphysique » ; un être appelé à se conserver, et à progresser dans le temps et dans l’espace, ceci parce qu’il est essentiellement perfectible. Rousseau le précise en ces termes : « Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est que, l’animal est à sa naissance ce qu’il sera toute sa vie ». Buffon (Histoire naturelle, Gallimard, 1995, p.215) renchérit en disant : « Si les animaux travaillaient au sens strict, les castors aujourd’hui bâtiraient avec plus d’art et de solidarité que ne bâtissaient les premiers castors, l’abeille perfectionnerait encore tous les jours la cellule qu’elle habite »  C’est donc cette perfectibilité qui se traduit dans les tâches que nous accomplissons et les moyens que nous utilisons au fil du temps. Si tel est le cas, alors quelles sont les fonctions du travail ?

Le travail comme expression de la double libération de l’homme et de l’affirmation de son humanité

Si le travail est vécu comme une contrainte pénible, il n’en est pas moins le moyen par lequel l’homme s’affranchit de la nature et conquiert sa liberté et son humanité.

Dans l’effort de matérialiser ses potentialités physiques et intellectuelles, l’homme se rend peu à peu maître de lui-même : par le déploiement de son énergie et de ses facultés psychomotrices, il se libère, non seulement de la nature en lui (les instincts), mais aussi  de  la nature hors de lui. Ceci par les sciences et les arts, et donc à la fabrication des outils indispensables à la domination de la nature, de sa nature instinctive, tout cela en vue d’améliorer ses conditions de vie et son adaptation perfectible au monde. Faire taire la tyrannie des instincts c’est donc finalement être libre

Le travail ne doit pas être pensé dans l’horizon de la survie : « par son travail, l’homme cultive et humanise la nature (Karl Marx Le Capital, livre I, GF, chap.7) et se cultive lui-même ». L’humanisation est entendue comme cette capacité qu’a l’homme, par le moyen du travail, de marquer son emprunte dans la nature ; ce, par la création de nouvelles valeurs à la fois scientifiques, économiques, politiques et culturelles ; c’est dans ce sens que l’humanisation de l’homme par le travail contribue à sa formation, à son émancipation intellectuelle et physique, au développement de son environnement, et donc, à la capacité de se faire toujours autre que ce que la nature a fait de lui. Tel est le sens de la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel (Phénoménologie de l’Esprit, Gallimard, 1977) : le maître, c’est-à-dire celui qui jouit du travail d’autrui sans avoir rien à faire de ses dix doigts, est finalement le véritable esclave ; et l’esclave, qui apprend à se discipliner lui-même et acquiert patiemment un savoir-faire, devient maître de lui comme de la nature. Alors qu’il était une contrainte subie et la marque de l’esclavage, le travail devient moteur de notre libération et de notre humanisation. Hormis, son caractère libérateur, et émancipateur, le travail nous permet aussi de produire des richesses.

Le travail et les échanges comme fondements de la richesse des  nations

Avant de dire ce que le travail doublé d’échanges ajoute à la santé économique d’un pays, il convient d’abord de montrer en quoi consiste l’échange ; qu’est ce qu’on échange ? Et en quoi le travail et l’échange participent-ils du développement économique d’une nation ?

L’échange est entendu comme l’acte par lequel le sujet donne, offre, émet des signaux, tout en espérant recevoir quelque chose en retour. Echanger c’est donner et recevoir ; cet acte consiste aussi à donner après avoir reçu. Dans la société humaine il existe plusieurs types d’échanges : le troc, le potlatch, le mariage, et l’échange chrématistique ou économique. Dans le troc, il s’agit d’échanger les objets matériels utiles à la satisfaction de nos besoins. Si je veux consommer une REGAB[2], je peux l’échanger contre ma montre. Le potlatch[3] quant à lui consiste à donner à l’autre des biens de grande valeur pour le mettre en difficulté ; lui faire un don tout en sachant qu’il aura des difficultés à nous le rembourser. Le potlatch se manifeste donc dans la qualité du don, et dans le remboursement. Avec le potlatch on donne sans exiger le remboursement à celui qui reçoit ; mais, ce n’est qu’un don hypocrite puisqu’on sait que pour sauver sa dignité, le récepteur fera tout ce qui en son pouvoir pour manifester sa reconnaissance. La particularité du potlatch est que chacun cherche à donner plus, non pas pour exprimer sa générosité, mais pour déstabiliser l’autre.  Ici, l’économie n’est pas un processus de thésaurisation et d’épargne, mais est fondé sur la dilapidation et l’anéantissement des richesses, qui suppose cependant toujours un retour. Dans le mariage il s’agit de l’échange d’individu : les parents de la femme font don de leur fille à ceux de son mari ; et les parents du mari font don de leur fils à ceux de sa femme. Le mariage devient donc un don de soi. On comprend donc pourquoi, Claude Lévi-Strauss (Le regard éloigné, Plon, 1983, p.83) condamne l’inceste ; « La prohibition de l’inceste est la condition non seulement de l’expansion sociale, mais aussi de l’harmonie entre les hommes ». L’inceste empêche la société d’évoluer, de s’étendre, et de connaitre l’harmonie entre les individus. Si le père se donne à sa fille, la mère à son fils ou le frère à sa sœur, la société ne pourra plus s’étendre. Or, le véritable mariage suppose un don de soi à l’autre ; se donner à une autre famille, à une autre ethnie, revient à découvrir d’autres cultures, à connaitre les autres, et à apprendre à les aimer. Enfin, vient l’échange de type chrématistique : qu’est-ce qui le caractérise ? Et quels en sont des enjeux ?

L’échange est dit chrématistique lorsqu’il se fonde sur l’intérêt pécuniaire, et sur le profit. L’intérêt serait donc au fondement de la société marchande, et même de l’accroissement de la richesse d’une nation. En effet, sur le plan économique l’échange se fait sur les bien produits à l’issu du travail, ou sur les services. Donc les hommes échangent soit les biens soit les services ; mais, cet échange ne se fait pas à la manière du troc, il se fait plutôt sur un critère objectif et conventionnel appelé la monnaie. Aristote (Ethique à Nicomaque, livre V, chap. V, éd. Garnier-Flammarion, p.133 définissait même la monnaie comme « un critère objectif permettant  d’échanger les objets dissemblables ». Pour lui, l’argent est une institution conventionnelle qui permet d’échanger les objets qui pourtant ne sont pas de même nature. Pour Aristote l’échange est au fondement même de la cohésion social. Avec l’échange l’homme prend conscience de l’utilité de l’autre dans la satisfaction de ses besoins. Delà on voit bien que l’homme ne peut posséder tout ce qu’il veut en vivant en autarcie. Quelque soit l’opulence dans laquelle on vit, on a toujours besoin des services, et du travail des autres (des plus pauvres). Avec l’échange le concours d’autrui devient indispensable. Une idée que partagera Adam Smith plus tard, puisqu’il montrera que l’échange est la base de l’harmonie naturelle des intérêts.

L’échange en effet, exprime à la fois un don, une réception, et une privation. Car, si on échange c’est parce qu’on cherche à combler un besoin ; obtenir ce qu’on n’a pas encore. Cet acte est donc intimement lié à l’intérêt. Dans l’économie de marché, on  donne pour obtenir quelque chose en retour. Pour Smith (Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, livre I, chap. II, p.48) seul l’échange permet l’harmonie naturelle des intérêts. Naturelle parce que personne ne nous impose d’échanger avec les autres. Demander le concours de l’autre dans la satisfaction d’un besoin est une nécessité naturelle. Mais pour que cette harmonie soit possible, il faut que l’échange se fonde sur les passions telles que : l’égoïsme, l’avarice[4], etc. Chaque homme, en échangeant avec les autres doit chercher à perdre moins, pour gagner plus. Et en cherchant toujours à gagner davantage, l’homme accumule les richesses. Pour les fructifier encore plus le commerçant cherchera à investir, ceci, par la construction des usines, la création des entreprises. Etant donner qu’il n’a pas assez de force pour produire physiquement les biens, il engage donc quelques ouvriers moyennant paiement substantiel. Tel est l’esprit qui anime les capitalistes. Un capitaliste est un sujet économique disposant des moyens de production. Il faut donc montrer comment se fait la politique des échanges dans la logique capitaliste : le capitaliste dispose d’énormes richesses qu’il aurait accumulé par son travail ; dans le but de devenir beaucoup plus riche, ce dernier s’engagera dans la production des biens ayant une valeur ajoutée, ceci, en ouvrant une usine et engageant que ouvriers pour y travailler. L’échange se fera donc de la manière  suivante : le capitaliste possède les moyens de production, et le travailleur (le démunie) possède la force physique. L’un veut s’enrichir par la production, tandis que l’autre a besoin d’argent pour survivre. Pour que chacun satisfasse son besoin, l’ouvrier acceptera volontairement de vendre sa force physique à l’employeur moyennant un salaire. Adam Smith montre donc que, dans la société marchande tout le monde gagne, car, l’ouvrier obtient un salaire[5] lui permettant de subvenir aux besoins de ses proches, et l’employeur fructifie ses biens.

Mais en quoi cet acte conduit-il à l’accroissement de la richesse non seulement de l’individu, mais aussi de la nation en général ? C’est simplement parce que l’employeur, devenu de plus en plus riche, ouvrira d’outres usines et d’autres entreprises ; usines aux seins desquelles, y travailleront d’autres citoyens qui jusque-là n’avaient pas d’emplois, et qui vivaient en dessous du seuil de la pauvreté. La multiplication des entreprises comporte donc un intérêt double : la réduction du chômage, et l’accroissement des finances publiques. En créant les  entreprises on réduit le chômage et on enrichit les caisses de l’Etat, ceci, par le moyen des taxes qui sont prélever à sur chaque entreprise. C’est dans ce sens qu’Adams Smith fait de l’égoïsme économique c’est-à-dire les échanges intéressés « la source fondamentale de la richesse des nations ». Par ailleurs, le lien entre travail et échange assure une autre fonction, celle de la solidarité sociale des travailleurs.

Emile Durkheim (La division du travail social, Paris, PUF, 1967, p.99) pense que par la division du travail, et la spécialisation, les ouvriers tissent les liens de solidarité, et s’émancipent à mesure qu’ils s’habituent à exécuter les mêmes taches. Seulement l’auteur distingue deux types de solidarité : la « solidarité mécanique » : solidarité sociale dans les sociétés où la division sociale du travail est très faible. Dans ce type de société, la cohésion sociale est assurée par l’homogénéité des comportements, l’interdiction de se différencier, de se distinguer dans ses choix, ses comportements. Tous doivent faire à peu près la même chose. La cohésion sociale tient à cette uniformité sociale. Les sociétés dites primitives dans lesquelles tous se livrent en même temps aux mêmes activités, comme la chasse par exemple.  La « solidarité organique » quant à elle se fait dans des sociétés où la division sociale du travail est très poussée. Dans ce type de société, la cohésion sociale est assurée par la différenciation sociale et professionnelle des individus. Cette solidarité est celle de l’interdépendance entre les individus. Ici, l’individu est invité à se différencier autant qu’il le veut des autres dans le cadre de sa profession, qu’il peut affirmer ses différences sans préjudice pour le corps social. Plus ils seront différents, plus la société sera cohérente. Avec la division du travail et la spécialisation dans les tâche, l’homme développe son individualité en cherchant à faire toujours mieux que les autre ; mais en même temps il affirme sa solidarité puisqu’il s’habitue à vivre avec les être, à partager leurs peine, et à lutter pour une même cause : le travail, le salaire. Seulement, et Durkheim le reconnaît, l’individu n’a pas conscience de cette solidarité sociale qui repose sur la différenciation forte des individus. Il n’aperçoit pas la belle cohésion sociale causée par la division sociale du travail.  Si tel est le cas, alors dirions-nous le rapport travail et échange ne comporte aucun inconvénient. Adam Smith a-t-il raison de dire que dans l’économie de marché tous gagnent ?

 Le travail comme souffrance et comme aliénation

L’organisation capitaliste du travail par la robotisation de l’homme est un acte d’aliénation. Karl Marx montre comment le système capitaliste fait du propriétaire d’un bien non celui qui le travaille, mais celui qui en possède les moyens de production : c’est le capital qui est rémunéré, et non le travail, en sorte que les propriétaires n’ont pas besoin de travailler, et que les travailleurs ne peuvent devenir propriétaires.

En dépossédant le travailleur de ses moyens de production et du produit de son travail, le capitalisme, au lieu d’en faire une activité libératrice et formatrice, a rendu le travail aliénant : dans « le travail aliéné » inauguré par la grande industrie et le salariat (Karl Marx, Travail salarié et capital) non seulement l’ouvrier n’est pas maître de ce qu’il fait, parce que devenu une simple machine, mais encore sa force de travail est elle-même vendue et achetée comme une marchandise. Dans l’industrie l’ouvrier n’est que le maillon d’une chaine de production qu’il ne maîtrise pas. Et les biens qu’il contribue à produire, souligne Marx, lui échappent totalement. Tandis que l’artisan s’affirme et se reconnaît dans ses œuvres, l’ouvrier d’usine s’abrutit dans les tâches mécaniques et répétitives qui sont la négation même de la vie. Le travail fait donc de l’homme un être aliéné en un double sens : d’abord parce que le travailleur le vend, et ensuite parce qu’en le vendant, il s’aliène lui-même.

Hormis l’aliénation, le capitalisme surexploite l’ouvrier ; il s’agit là de « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Car, son salaire ne reflète pas l’énergie physique et intellectuelle qu’il perd dans la production. L’ouvrier produit des richesses, mais c’est l’employeur qui s’enrichit. Le salaire qu’il perçoit n’est qu’une maigre pitance ; une somme négligeable qui lui permettra non pas d’investir à son tour, mais de survivre. En plus, lorsqu’il s’agit de vendre le produit, la valeur d’un bien ne dépendra pas du travail déployer par l’ouvrier, mais du temps de production. Le travailleur est complètement étranger non seulement de son propre travail, mais aussi, de la politique de l’échange. Car, la fixation des prix dépend de l’offre et la demande, y compris le temps nécessaire à la production d’un bien. Adam Smith affirmait même que la rétribution de l’ouvrier ne doit pas lui permettre d’être autonome, elle doit consister plutôt à lui donner assez de force pour travailler encore demain.  Dans l’entreprise, l’employeur impose à ses travailleurs un temps de travail dont les bénéfices généré sont reversés dans les caisses du bourgeois. C’est ce temps supplémentaire de travail et les bénéfices qui en découlent qu’on appelle la « plus-value ». Karl Polanyi n’avait donc pas tore de considérer le capitalisme comme une « fabrique du diable », ceci, à cause de la misère qu’il fait subir aux ouvriers.

L’apologie du travail et de la surexploitation ouvrière

C’est vrai que l’ouvrier est surexploité mais sa condition peut aussi être entendue comme un mal nécessaire. Car, l’ouvrier appartient au bas peuple ; et si on ne lui donne pas du travaille, il sera réduit à la mendicité, et donc risquera de perdre sa dignité. La conséquence logique de sa misère est l’insécurité. Car, s’il ne dispose pas du minimum pour sa subsistance, et pour celle de sa famille, il cherchera par tous les moyens de l’avoir, ceci par le vol, le braquage, la violence. C’est dans ce sens que Nietzsche (Aurore, Gallimard, 1974, livre III, p.181) affirme que « le travail est la meilleure des polices ». C’est-à-dire que par le travail le pauvre (l’ouvrier) devient inoffensif. Il va même plus loin en montrant qu’il faut surexploiter le pauvre pour qu’il n’ait plus assez d’énergie pour faire du mal aux autres. Après le travail, il cherchera le repos, en minimisant toutes actions busques et malintentionnées. Une idée que partage P. Naville (Vers l’automatisme social, Paris, Gallimard, 1963, p.187) pour qui « la réduction de l’homme à l’automate peut avoir des conséquences positives », car, par cet acte l’ouvrier participe pleinement au développement de sa nation ; il développe en lui-même l’esprit de créativité.

Le loisir est-il absence de travail ?

Entendons par loisir, un ensemble d’occupation auxquelles l’homme peut s’adonner de son plein gré. Il peut le faire soit pour se relaxer, se reposer, se divertir, soit pour développer sa formation désintéressée. Avec le loisir, le travailleur a la possibilité de développer sa libre capacité créatrice après être dégagé de ses obligations professionnelles ou familiales. Joffre Dumazedier (Loisir et culture, Seuil, 1966, p.43) le dit encore plus simplement, ceci, en montrant que « Le loisir est le temps libre dont dispose le travail pour exercer les activités désintéressées ».

Aristote (Ethique à Nicomaque, Livre X), depuis l’antiquité le montrait déjà mais sous une forme plus approfondie ; car, il définit le loisir non seulement comme méditation spirituelle, mais aussi comme l’élément par lequel l’homme réalise son humanité véritable. En effet, ce qui fait de l’homme un homme, c’est l’intellect, l’esprit. Si l’homme est avant tout un esprit et est homme par cet esprit, il doit le cultiver. Et cela, il ne peut le faire que s’il ne travaille pas. Pour cultiver librement son humanité, son esprit, on doit pouvoir méditer à notre aise, réfléchir, bref, faire de la philo ; pour ce faire, il faut être délivré du souci des contraintes matérielles. Comment penser tranquillement si on doit perdre son temps à faire le repas, à nettoyer la maison, à travailler toute la journée pour se procurer du pain ? C’est dire que le travail nous asservit à la nécessité, aux besoins du corps, il est donc “vile” et nous rend esclaves du besoin et de la nature; au bout du compte, il nous rend semblable à un animal ou à la pire des brutes. Bref le travail n’humanise pas, car il a rapport avec ce que nous partageons avec les autres animaux. C’est temps libre et de méditation qui se définit en totale opposition par rapport au travail, Aristote l’appelle « loisir » (skholè). Seulement, Aristote  ne dit pas du tout que c’est à travers le loisir au sens de divertissement ou de jeu ayant pour seule fin de nous procurer des plaisirs, que l’homme peut réaliser son humanité, puisqu’il s’agit toujours là d’un loisir habituel des hommes ; pour lui le vrai loisir se donne dans l’activité même de l’esprit (la méditation spirituelle). Delà, on déduit même la distinction entre loisir et paresse. Le loisir intellectuel, n’a rien à voir avec le refus de penser

Mais cette conception du loisir pose problème, puisque la méditation spirituelle elle-même est déjà une forme de travail. Un travail, certes, abstrait de son côté économique et financier, mais n’oublions pas que le travail n’a pas toujours été tel ; il est avant tout une transformation de la nature, une opposition, même, à la nature. Si bien que le loisir philosophique aristotélicien est un ou est le travail au sens propre du terme. Il consiste à se former soi-même en opposition à la naturalité ou l’animalité puisque ce qui est à réaliser, c’est ce qui fait de nous des hommes, à savoir, l’esprit, la raison.  Ceci dit, au lieu de parler de loisir, parlons plutôt de deux type de travail : celui qui assure la subsistance, et, celui porté sur soi et qui a une signification et une dignité spirituelle.

 

Conclusion

En substance, le travail et les échanges sont liés au fait que c’est par le travail qu’on produit des biens et entretient des services, et ce sont ces biens et services que nous échangeons avec les autres. Delà, ce rapport travail-échanges humanise la nature, et devient source de richesse en ce qu’il enrichit les Etats, tout comme celui-ci participe pleinement de la réduction du chômage. Seulement ce rapport peut aussi constituer l’aiguillon de la surexploitation, de l’exploitation de l’homme par l’homme, mieux, de l’aliénation de la masse ouvrière. Peut-être faut-il abandonner le travail pour se livrer aux loisirs, mais le problème est que même le loisir est, réflexif ou charnel soit-il, est toujours un travail. Je pense qu’à défaut d’abandonner le travail, il faut plutôt le moraliser, ceci, en faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour que la dignité humaine soit préservée.


[1] Engels (Dialectique de la nature, Paris, Editions sociales, 1952, éd. Bottigelli, p.175) pense même que « le travail commence avec la fabrication d’outils » et c’est en cela qu’il se distingue de l’animal.

[2] Une bière fabriquée au GABON

[3]  Dons à signification religieuse et magique  des Indiens de la côte Pacifique d’Amérique du Nord. De surpasser un rival en magnificence, de l’écraser sous des obligations auxquelles il ne pourra satisfaire en retour. Le don est ici synonyme de guerre larvée, où l’objectif est de parvenir à écraser son rival

[4] Bernard Mandeville (La Fable des abeilles, Vrin, p.75) nous invite même à faire la promotion des tous les vices liés à l’égoisme

[5] F. von Hayek (Droit, législation, liberté, PUF, tome II, p.46)  le dira de manière plus ou moins ironique, car, il affirme que  « le capitalisme est un jeu économique dans lequel tout le monde gagne, car, même l’ouvrier gagne dans le simple fait d’avoir perdu ». Donc s’il y a une chose qu’il gagne, c’est le fait qu’il soit le seul à perdre.

Published in:Uncategorized |on avril 15th, 2011 |

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