
OVONO BEH Mauclair, Professeur de philosophie à l’Institution Immaculée Conception de Libreville_GABON
AUTRUI
Introduction
Tiré du latin alter (autre), ego (moi), autrui se définit comme un autre moi ; un autre que moi, mieux, un moi qui n’est pas moi. C’est dire qu’autrui est mon semblable, sans pour autant être ce que je suis profondément. De cette différence autrui apparaît comme un être qui m’aliène, et qui m’empêche de m’affirmer librement. Or, il arrive que cet autre moi se présente aussi comme un aiguillon indispensable à la connaissance de soi, et à celle du monde. Tout le problème serait donc de déterminer le statut réel de notre semblable dans le rapport que nous entretenons avec lui; ce qui revient à examiner l’apport d’autrui dans l’épanouissement de soi et dans l’affirmation de mon existence. Ceci dit, comment concevoir autrui ? Autrui est-il un obstacle à ma liberté, ou, la condition primordiale de mon épanouissement ? En claire, autrui est-il mon ami ou mon ennemi ?
Autrui : un moi qui n’est pas moi
Autrui est un être-humain comme moi ; un être fait de chaire et de sang, un être qui partage avec moi, la même humanité. Dire qu’autrui est un moi qui n’est pas moi signifie qu’il (autrui) me ressemble, sans pour autant être identique à moi. Il n’est pas exactement de que je suis, puisque nous n’avons pas le même état d’esprit, les mêmes comportements, les mêmes sentiments. C’est vrai qu’autrui est mon semblable ; mais deux choses semblables peuvent partager la même nature, sans pour autant être identiques. Le fait que deux être partagent la même espèce ne signifie pas qu’ils sont une seule et même chose. Car, entre les individus d’une même espèce, il y autant d’individus autant de comportements, et autant de comportements autant de spécificités. Par conséquent, dire qu’autrui me ressemble, c’est reconnaitre qu’il peut être différent de moi. Si autrui est entendu comme un autre que moi, alors serait-il possible de le connaitre, de saisir avec certitude son être profond ?
La difficulté de connaitre l’autre
Connaitre l’autre c’est dire exactement ce qu’il est ; c’est être en mesure d’expliquer, et de décrire avec certitude ses pensées les plus profondes, et son comportement. Une ambition facile à exprimer, mais difficile à réaliser. Car, en réalité, il n’est pas aisé de saisir la profondeur de ses pensées, et les causes réelles de sa conduite, de ses sentiments.
Parlons d’abord de la difficulté qu’il y à connaitre les pensées de l’autre : saisir les pensées de l’autre c’est décrire ce qu’il est, ce à quoi il pense, et être en mesure de décrypter ses potentialités intellectuelles. C’est décrire l’idée qu’autrui se fait de moi, de lui-même, mais aussi du monde qui l’entoure ; décrire avec exactitude ce qu’il veut faire de sa vie. Mais si cela était possible, comment expliquer que certains de ses pensées nous surprennent ; c’est dire qu’autrui n’est pas un être transparent, un être qui me dévoile la pleine mesure de ce qu’il est. Il apparaît plutôt comme un être ambigu, dynamique, et obscur. Delà on déduit qu’autrui seul est mieux placé pour justifier l’essentialité, sinon la profondeur de ses propres pensées, y compris les motivations qui les accompagnent (qui accompagnent ses pensées). C’est dans ce sens qu’Henri Bergson affirme que « Nul ne peut pénétrer la pensée d’autrui ». C’est-à-dire qu’il est quasiment impossible de connaitre l’autre, de connaitre ses pensées les plus intimes. Car, un tel acte reviendrait à ramener la pensée d’autrui à la nôtre.
De même, il est difficile de le saisir par ses sentiments. Car, connaitre les sentiments profonds de mon semblable pose problème ; pour comprendre les sentiments d’autrui, il faut être identique à lui, être lui, et en lui, mieux, il faut se mettre à sa place au sens strict du terme. Plus précisément, appréhender autrui par ses sentiments, revient à éprouver ce qu’il éprouve profondément ; ce qui revient à savoir avec certitude l’idée qu’il se fait du bon, du mauvais, du beau, du laid, du juste et de l’injuste, du tolérable et de l’intolérable, en gros, de savoir ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas, et être capable d’expliquer le pourquoi de cette convenance et de cette disconvenance. Une œuvre que seul autrui peut entreprendre ; car, lui seul sait ce qu’il éprouve, et lui seul peut expliquer les motivations profondes de ses sentiment les plus intimes. C’est cette incapacité du moi à dire les sentiments réels de son semblable, qui explique cette affirmation de Maurice Merleau Ponty : « le comportement d’autrui n’est pas autrui ». De ce fait, si je ne peux connaitre l’autre alors dois-je me résoudre au solipsisme ?
Du solipsisme comme conséquence de la méconnaissance de l’autre
Tiré du en latin solus (seul), et ipse (soi-même), le solipsisme est une doctrine selon laquelle, il n’existerait pas d’autres réalités que moi-même en tant que sujet. Soyons un peu plus claire : un solipsiste c’est celui qui pense que lui seul existe réellement, et s’il pense être le seul à exister c’est parce qu’il est détenteur d’une conscience, celle qui lui permet de justifier son existence en connaissance de cause. Est-ce à-dire que les autres n’ont pas de conscience ? Non ! C’est plutôt dire qu’ils peuvent ne pas l’avoir. Autrement dit, rien ne prouve (même pas ma conscience) qu’ils sont des sujets pensants comme moi. Ma pensée me permet uniquement de me connaitre moi-même avec certitude, mais, cette certitude que j’ai de mon existence ne s’étend pas aux autres. Car, je ne suis pas mieux placé pour dire que l’autre existe ; à lui seul revient la responsabilité d’interroger sa propre pensée, ce, pour découvrir son être essentiel. Après avoir éclairé la notion du solipsisme, il convient à présent de vous montrer le pourquoi du solipsisme.
Le solipsisme procède de la méconnaissance des autres ; je m’explique : si je ne peux décrire avec exactitude les pensées de l’autre, y compris ses sentiments les plus profonds, alors il est tout à fait illusoire que je prétende le connaitre dans sa profondeur. En dépit de mon incapacité à le connaitre, il reste encore une seule réalité que je maîtrise, et qui se donne clairement à moi : moi-même, ma pensée. Seule elle est bien placée pour me dire ce que je suis, et non autrui, ou une quelconque réalité extérieure. Il s’agit là d’une idée que partage Descartes, ce, en affirmant que : « Je suis une substance pensante qui n’a besoin d’aucun lieu ni temps pour se réaliser ». Ce ne sont donc ni autrui, ni les contingences spatio-temporelles qui déterminent mon être, mais ma propre pensée.
Si on ne peut connaitre ni les pensées, ni les sentiments d’autrui, ne peut-il pas y avoir d’autres moyens permettant de mieux l’appréhender ?
Par quels moyens le sujet parvient-il à connaitre autrui ?
C’est vrai qu’on ne peut connaitre les pensées d’autrui, néanmoins on peut apprendre à le connaitre ; ceci, de deux manières : par un ‘’raisonnement analogique’’, et par la considération de ‘’l’intersubjectivité primordiale’’ ou originelle.
Le raisonnement analogique en effet, est l’acte qui consiste à définir un être ou une chose par rapport à soi, ou à un autre être. Avoir une vision analogique d’autrui revient donc à comprendre ce dernier par rapport à notre manière d’être et de penser. C’est parce que moi-même je suis capable de penser, d’éprouver des sensations, de désirer, de connaitre, que je supporte, que l’autre aussi est sensé éprouver les mêmes sentiments étant donné qu’il me ressemble. Il s’agit là de rapporter l’existence d’autrui à soi, ceci, en lui attribuant des qualités qui sont les miennes. Malebranche (De la recherche de la vérité, livre III, Partie II, chap.VII, Vrin, 1962, p.70) le précise en ces termes : « Nous connaissons les autres par conjectures. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu’ils le sentent aussi ». Autrement dit, c’est à partir de mes états de conscience que je peux émettre des hypothèses sur ce qui se passe dans la conscience d’autrui. C’est donc par la force de l’intelligence (par le raisonnement analogique) que j’arrive à démontrer l’existence de l’autre et savoir qui il est. Seulement le problème avec le raisonnement analogique est qu’il se fonde sur des suppositions, et ses conclusions sont très probables[1]. Ceci dit y aurait-il un moyen beaucoup plus acceptable ?
On peut aussi prendre conscience de l’existence de l’autre par le moyen d’un dialogue intersubjectif ; intersubjectivité entendue comme relation que le moi entretient avec son autre. En effet, je n’ai pas besoin de supposer l’existence de mon semblable, puisque c’est par lui et pour lui que mon existence rendue possible. A la naissance, l’homme est le fruit de deux individus (le père et la mère), qui eux aussi sont des êtres conscients comme moi. C’est dire que le monde dans lequel nous vivons n’est pas uniquement celui des objets, des choses ; il est aussi et surtout celui des humains comme moi. Le monde est fait par un rapport entre les consciences. Les actes que je pose dans le monde tels la transformation du réel par les sciences et les arts, sont les mêmes que posent les autres. De ce point de vue, je peux dire avec certitude que les autres existent, sans avoir besoin de la supposer. Delà, Edmund Husserl (Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures, tome I, 2ème section, trad. P. Ricœur, coll. Tel, Gallimard, 1985) déduit que « ma propre existence en tant qu’homme implique une existence réciproque de l’un pour l’autre ». C’est dire que, tout homme vivant dans ce monde est toujours déjà en relation avec les autres. C’est cette coexistence ou cette intersubjectivité originaire qui fonde l’existence effective de chaque sujet pensant. Seulement, le tout n’est pas de reconnaitre l’existence d’autrui, de le connaitre profondément, ou de nier son existence, on devrait aussi être en mesure de se s’interroger sur la place qu’il occupe dans ma vie. Autrui est-il mon ami ou mon ennemi ?
Autrui comme obstacle à ma liberté
Un obstacle est ce qui m’empêche de faire une chose, de poser un acte, de m’affirmer en toute liberté. Dire qu’autrui est un obstacle à ma liberté c’est montrer qu’il peut m’empêcher d’être au centre de mes actes.
D’abord, autrui peut constituer un frein à la liberté par son regard. En effet, l’homme est un être libre par excellence, c’est-à-dire, cet être qui choisit toujours par lui-même les actes qu’il pose, et le sens qu’il veut donner à son existence. Mais, avec la présence de l’autre je ne suis pas libre d’accomplir pleinement mon vouloir le plus profond. A chaque fois que je prends l’initiative de poser un acte je dois toujours le faire à l’abri du regard de l’autre. A l’instant que je croise le regard de l’autre, je me sens emprisonner ; emprisonner par son jugement ; les jugements qui n’ont pour seuls objectif que de condamner et sanctionner mes actes. Soyons un peu plus claire sur le rapport entre le regard d’autrui et le fait qu’il m’empêche d’être libre : si avant de poser l’acte je dois tenir compte du regard, sinon du jugement de mon semblable, cela signifie que c’est lui qui me dicte ce que je suis en droit de faire. En fait, je ne suis plus responsable de mes actes, mes actions n’ont de sens que si autrui le veut ; delà, je ne suis plus moi-même, je deviens l’autre. Je deviens une chose ; celle qu’il peut manipuler à sa guise. Le regard de l’autre m’instrumentalise et me chosifie. Et c’est justement à ce niveau qu’il faut comprendre la question de l’aliénation ; car, être aliéner c’est laisser quelqu’un d’autre agir à notre place. De ce point de vue on peut dire qu’autrui, non seulement m’empêche d’être libre, mais aussi m’aliène, au point que je sois totalement étranger à moi-même. On comprend donc pourquoi Jean Paul Sartre (Huis-clos, scène 5, Gallimard, 1947, coll. « Folio », p.82) affirme que « L’enfer c’est les autres » ; comme pour dire qu’autrui est un obstacle à ma liberté.
Autrui peut même railler mon statut de sujet en ce qu’il me dépersonnalise. Comment l’expliquer ? Étant donné que le regard de l’autre me juge, me sanctionne, me gène, et me met dans le honte, alors, pour éviter cet état de fait je décide de m’exprimer dans la foule. Au moins à ce niveau, il ne pourrait pas me juger. Or, le groupe lui-même, entendu comme rassemblement d’hommes, et comme rassemblement des voix sans voix, est un effacement volontaire de soi. Car, je deviens imperceptible, invisible. Dans le groupe l’individualité disparaît ; l’homme devient un être anonyme sans personnalité. Incapable de dire « je », il s’exprime avec le « on ». Dans la société, il n’est pas rare de voir certaines personnes utiliser des expressions telles : on m’a dit…, on veut…, on parle… ; et non le « je » qui exprime l’engagement, la prise de décision, et la responsabilité du sujet quant aux actes qu’il pose. C’est ainsi que Martin Heidegger nous exhorte de sortir du « On », car, celui-ci nous dépersonnalise. Dès lors, étant donner qu’autrui m’empêche d’être libre et me dépersonnalise, alors que dois-je faire ? Ne serait-il pas mieux de choisir la solitude ?
La solitude et ses paradoxes concomitants
La solitude est l’acte par lequel l’individu se renferme en lui-même. Un solitaire est celui qui ne veut vivre avec personne d’autre que lui-même. Il s’agit là de vivre pour soi et par soi. De là, on peut dire que le solitaire est cet être qui ne veut pas s’ouvrir aux autres. Seulement, le tout n’est pas de dire ce qu’est la solitude, il faut aussi être en mesure de voir ce qu’elle nous apporte ; autrement dit, il s’agit de voir ce que je gagne en choisissant de vivre seul.
La solitude comporte un double avantage : le premier est la connaissance de soi, le deuxième quant lui est l’harmonie avec la divine humanité du sujet. Je ne m’étendrais pas sur le premier point puisqu’il est intimement lié à l’idée que nous avons développée plus haut, à savoir le solipsisme (surtout celui de Descartes), c’est dire que la solitude est un acte solipsiste ; et ce qu’elle nous apporte c’est la prise de conscience de soi, mieux, elle me permet de saisir avec certitude l’essence de mon existence. Si l’autre n’est pas mieux placé pour me dire ce que je suis réellement, alors je ne dois me référer qu’à ma propre conscience, puisqu’elle ne saurait me tromper. Hormis la connaissance de soi, la solitude nous permet de retrouver notre bonté originelle. En effet, « l’homme est né bon mais c’est la société qui le corrompt » dit Rousseau ; c’est dire qu’en vivant seul l’homme ne peut pas développer la haine, la jalousie, l’orgueil. C’est donc notre rapport aux autres qui occasionne la méchanceté. Cependant, la solitude aussi peut être source de souffrance.
Je pense que le choix de vivre en solitaire est paradoxale, ceci pour deux raisons : la première est que l’homme a toujours besoin du concours, sinon de la présence de l’autre pour mesure la portée de ses actes, et la place qu’il occupe dans la société. La deuxième qu’on vit toujours déjà avec l’autre même en son absence.
Dans le premier cas, il est important de partir des limites de la conscience humaine. En effet, l’homme est par nature un être imparfait ; un être incapable de saisir la pleine mesure de ce qu’il est. S’il y a des choses qu’un individu peut faire, il y a d’autre qui ne peut faire seul. Si je décide de vivre seul, comment saurais-je si ma conduite est raisonnable ou pas ! Comment faire la différence entre le bon et le mauvais, le beau et le laid, le juste et l’injuste s’il n’y a personne d’autre pour évaluer la portée de mes actes ! Et même lorsqu’on se sent puissant et imbu de sa personne, il faut la présence de l’autre pour le mesure et l’expérimenter. Ainsi, dominer le monde dans l’isolement complet est le pire des châtiments. David Hume a donc raison d’affirmer que : « la solitude complète est la plus grande des punitions ». Croire qu’on n’a pas besoin des autres n’est que vaine prétention. Car, même lorsque tout les pouvoirs sont entre mes mains, tels les bien matériels, la vie agréable, la domination de la nature par la science, je serais toujours un être misérable ; ceci, parce que je n’aurais pas eu l’occasion de faire partager mon bonheur à mon semblable, et même à mon ennemi.
Dans le deuxième cas, l’homme n’a jamais été seul ; pour qu’il vienne au monde, il faut le concours de deux êtres de sexes opposés. Et même avec la technologie la plus poussée (bébé éprouvette), son avènement au monde procède toujours de l’intervention de l’autre. Hormis cet argument biologique, il y a aussi l’argument moral et existentiel. En effet, en choisissant de vivre seul autrui habite en moi[2]. Car, les actes que je pose, et les décision que je prends s’inspire de ce que les autres faisaient lorsqu’ils étaient dans la même situation que moi ; de même en posant un acte je me représente mentalement ce qu’autrui aurait pu faire s’il était à ma place. Lorsque je me perds dans la forêt, je cherche par là même les voies et moyens de ma survie ; pour y arriver j’utilise des techniques, des connaissances acquises par autrui, même en son absence, ceci pour rester en vie. C’est pour cette raison que Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du pacifique, Gallimard, coll. Folio, 1972, p.53) affirme qu’ « Autrui est la pièce maîtresse de mon univers », c’est-à-dire que sans lui je ne suis rien. Si tel est le cas, alors examinons plus profondément ce qu’autrui apporte à mon être.
Autrui : un être indispensable à la connaissance de soi et à l’épanouissement de soi
Expliquons d’abord le rapport entre autrui et la connaissance de soi : la connaissance de soi ne se limite pas à la saisie complète de ce que nous sommes, elle consiste aussi à évaluer nos potentialités. Autrement dit, se connaitre soi-même c’est aussi savoir ce qu’on est capable de faire, et ce qu’on n’est pas en mesure de faire. C’est prendre conscience de mes pouvoirs et de mes limites. C’est vrai que le regard de l’autre me chosifie, et m’aliène, mais, le même regard me permet aussi d’évaluer mon être, et mon degré de moralité. Comprenons donc que le repliement sur soi (le solipsisme) n’est pas toujours un acte raisonnable ; car, cet acte réduit l’homme à la virtualité et à la mauvaise foi. Exister c’est aussi, être en mesure de sortir de soi-même, ce, en posant des actes concrets. Je vais être un peu plus simple : étant donné les limites de la raison humaine, l’homme ne peut dire par lui-même ce qu’il est, et juger la portée de ses actes sur lui-même et sur ses semblables. C’est pour cette raison que ce dernier doit toujours extérioriser ses actes, pour qu’ils soient appréciés par l’autre. Et à mesure que l’autre me juge, je perçois progressivement qui je suis, y compris mon degré de moralité. Et s’il y a toujours cette exigence d’ouverture aux autres, c’est pour ne pas tomber dans le piège de la mauvaise foi ; un acte qui consiste à se mentir à soi-même. Or, étant donné que je ne peux pas me voir dans mes propres actes, je me livre donc à autrui, car, lui seul voit mes actes de l’extérieur, et lui-seul peut juger mes propos, ma conduite vis-vis des autres. C’est comme si autrui était mon propre miroir ; c’est-à-dire « un médiateur indispensable entre moi et moi-même » affirme Jean Paul Sartre.
Par ailleurs, c’est par le concours de son semblable que le sujet s’épanouit. L’épanouissement est l’acte par lequel le sujet développe ses potentialités intellectuelles. En parlant de potentialités intellectuelles, je veux évoquer la manifestation de notre intelligence dans les sciences et dans les arts ; une intelligence dont la maturité dépend de la contribution d’autrui. En effet, le véritable homme de science ne reste pas renfermer en lui-même, il a l’obligation de soumettre ses recherches à l’appréciation de la communauté scientifique. Ceci, pour qu’elles soient critiquées, c’est-à-dire validées ou invalidées. Mais en quoi la critique intersubjective m’épanouit-elle ? Critiquer c’est reconnaitre ce qui a été fait, et dévoiler ce qui reste à faire, ou ce qu’on aurait dû faire. En science il n’y a pas de connaissance parfaite, incritiquable, car, toute théorie scientifique comporte à la fois ses forces et ses limites intestines. Si la critique épanouit c’est parce que c’est par elle qu’on se corrige ; et plus on se corrige, on s’améliore. C’est donc la critique intersubjective qui consolide la maturité de l’esprit scientifique. C’est dans ce sens que Richard Rhortie parle de « Solidarité scientifique », ceci pour montrer que l’objectivité d’une théorie se fait à l’issue d’une concertation critique entre les membres d’une communauté scientifique. Et si l’intelligence humaine, et donc, la science évolue, c’est parce qu’on peut encore se tromper. Si l’autre est si indispensable tant pour la connaissance de soi que pour la maturité de notre intellect, alors quel rapports devrions-nous entretenir avec lui ?
Les fondements du rapport entre l’un et l’autre
L’amour du prochain : aimer son prochain c’est lui donner tout ce qui compte le plus à nos yeux. L’amour du prochain ne se fonde donc ni sur l’hypocrisie, ni sur l’amour propre (l’égoïsme, c’est-à-dire ne penser qu’à soi-même, chercher à gagner plus au détriment des autres) mais sur des valeurs morales authentiques, celles qui excluent l’intérêt futile et la ruse. C’est dans ce sens qu’Aristote fait de l’amitié, le véritable fondement de l’harmonie sociale. Pour lui, « une amitié authentique consiste à rechercher le bien de l’autre ».
Le respect d’autrui : respecter l’autre c’est le considérer comme une valeur primordiale, celle qu’on ne peut ni acheter ni vendre. Mais pourquoi respecter l’autre ? C’est parce qu’il n’est pas un objet, mais une personne ; c’est-à-dire un être fondamentalement libre et digne. Et c’est cette dignité qui fait qu’on lui doive du respect. Mais ce respect n’a de sens que s’il est fait par devoir moral. Agir par devoir, c’est choisir de faire le bien aux autres, non pas parce qu’on nous l’impose, mais parce que notre raison nous le dit. Le respect de l’autre doit venir du cœur. C’est même pour cette raison que Kant nous exhorte de « ne jamais considérer l’autre comme un moyen mais comme une fin » à réaliser. C’est dire que nous devons considérer l’autre comme une valeur absolue, une valeur qu’on doit préserver et respecter.
Conclusion
En substance, entendu comme un autre que moi, autrui devient un être presqu’insaisissable ; un être qu’on ne peut connaitre profondément ; un être qui par-dessus tout m’aliène et me chosifie par son regard indiscret. Seulement, ce rapport à l’autre n’est pas toujours nuisible ; il permet aussi la connaissance de soi, le développement de notre intellect dans les sciences. Mais pour que cela soit possible, il faut que notre rapport aux autres se fonde sur le respect et l’amitié authentique.
[1] Un point de vue que partage Malebranche lui-même, puisqu’un peu plus loin dans son livre, il reconnait que la connaissance de l’autre par analogie est erronée ; il le dit clairement en ces termes : « Ainsi, la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur, si nous n’en jugeons que par le sentiment que nous avons de nous-mêmes ». Il faut donc que les choses soient claires : Malebranche ne dit pas que le raisonnement hypothétique est le meilleur moyen, sinon le moyen le plus sûr pour prendre conscience de l’existence d’autrui ; mais, c’est un des moyens possibles, celui que nous utilisons souvent, malgré son caractère relatif et discutable.
[2] Une idée que partage Maurice Merleau-Ponty (La Phénoménologie de la perception, Gallimard, p.414), ceci en affirmant qu’ « Autrui n’est jamais absent ». Il est toujours en nous, même quand on se sent hors de lui.